Tous les Matins du Monde

Depuis un mois, les matins se suivent et se ressemblent. La personne confinée marche dans les traces encore fraiches de la matinée précédente, sans remarquer que son attention au monde qui s’illumine décroît chaque jour.

La vision du tunnel. La périphérie s’efface, ne laissant place qu’à une vision circonscrite et circulaire du champ de vision. L’attention se concentre sur l’immédiateté, comme lorsqu’un danger se présente et que soudain, toutes nos forces sont allouées à cette situation. Le reste, lui, n’existe plus.

Au début, cette étroitesse des sens est agréable. Le boost d’adrénaline qui la crée donne l’impression de pouvoir soulever des montagnes, d’avoir des super-pouvoirs. Mais, comme toutes les expériences de ce niveau d’intensité, il n’est pas désirable de voir cet état se prolonger. Elles nous épuisent et nous écartent de notre chemin.

Il en va de même avec le confinement. À son début, toute notre attention était accaparée par notre instinct de survie, à mettre en place tout ce qui était en notre possible pour ne manquer de rien d’un point de vue sanitaire et alimentaire. À réorganiser notre planning de façon à co-exister en toute sécurité avec nos proches, à les aider.

Je suis certain que certains d’entre vous ont trouvé du plaisir dans ces changements,(chouette, je vais pouvoir faire tant de choses à la maison !), voire une certaine forme d’excitation à être l’acteur de ce scénario irréel. J’en fais partie.

Oui, mais depuis, l’adrénaline est retombée, laissant place à une gueule de bois aux variations différentes : ennui, peur, angoisse, incertitude, etc.. Le tunnel est devenu plus qu’une simple vision, nous nous y sommes engouffrés à mesure que les frontières de notre carte du monde se sont rétrécies. Les calanques me paraissent si loin.

Nous avons pourtant tous besoin de notre vision périphérique.

Si la focalisation permet de nous relier à l’essentiel en temps d’éparpillement, c’est bien elle qui nous donne de la perspective, du recul et des champs d’évolution pour les êtres que nous sommes.

Elle encore qui nous relie aux autres et à la complexité du monde.

Oui, il est important de maintenir un niveau de vigilance à tous les dangers qui nous entourent. Et oui, il est essentiel de rester fidèle à ses routines quotidiennes et à prendre soin de nous. Dans les périodes difficiles, nous avons tendance à les mettre de côté alors que ce sont précisément les moments où nous en avons le plus besoin.

Mais il est également essentiel d’élargir notre conscience à toutes les choses qui se situent à la périphérie des frontières de notre vision tronquée par le confinement actuel.

Se balader en pensées, rêver au-delà de notre imaginaire, apprendre, être curieux, se challenger, lire, écrire, s’exercer, méditer, devenir chaque jour une meilleure version de soi-même… si le quotidien valorise l’importance des gestes barrières, nous devrions faire de tout ce qui apporte perspective une même priorité.

Ce sont elles qui ont la capacité de nous soutenir et de nous sortir grandis de cette période compliquée.

Aussi dures et irrationnelles que puissent être nos journées, nous avons la possibilité d’ôter nos œillères, de laisser la lumière du jour embraser le monde comme à son lever.

Car tous les matins du monde sont sans retour. Ne laissez pas leur beauté vous échapper.

4 thoughts on “Tous les Matins du Monde

  1. Coucou Brieg,

    Quel texte plein d’images, je me suis laissée emportée par mon imagination à la lecture.

    Je me sens dans cette période d’angoisse, d’ennui, de sensation d'”emprisonnement” et d”impuissance”. Je crois que c’est par vague. Parfois, je me sens sombrer et la lumière “au bout du tunnel” me semble si loin, d’autres fois je sens de l’énergie qui (me) remonte, énergie me paraissant d’autant plus forte qu’elle était si lointaine. Tout me paraît exacerbé.

    Ma plus grande peur au début du confinement était que cela “empire” mon besoin de solitude, mes difficultés parfois à “affronter” le monde. A ma grande surprise, je ressens une furieuse envie de foule et de tumultes. J’avais peur de me “refermer” et je rêve de “m’ouvrir” plus que jamais. Je me souviens qu’un jour que je disais que j’aimais “être seule”, une personne m’avait dit que c’était parce que je n’avais jamais souffert de solitude. Je n’avais pas trop compris sur le moment et je crois que cette phrase prend tout son sens dans mes pensées du moment. Je me suis un peu éloignée du sujet je crois 🙈 mais c’est la divagation que m’a inspirée tes mots 💭

  2. Coucou Camille,

    J’adore lire que tu t’es laissé emportée par ton imagination à la lecture ! C’est toute la raison d’être de ce blog, partir d’un thème, le construire ou le déconstruire, et offrir aux lecteurs la possibilité de voyager en imagination. 😊 🙏

    Ton commentaire et les vagues émotionnelles que tu décris me font penser aux difficultés que peut rencontrer toute personne pratiquant la méditation, ce moment de pause qui est aussi la caractéristique principale du confinement…

    Notre cerveau n’aime pas qu’on le mette sur “pause”, alors il se débat, génère en nous des émotions désagréables. Parfois on s’y attache, on les suit sans s’en apercevoir. Et lorsque notre conscience s’ouvre à elles, elles s’en vont progressivement pour faire place à la lumière.

    Plus tard, elles reviendront. Tout l’enjeu réside donc dans le fait de les remarquer le plus rapidement possible pour ne pas les laisser nous malmener et pour apaiser notre mer intérieure. 😇

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