Vers La Lumière

 

Ce n’est pas en contemplant de grands parcs ou le jardin du musée Caumont que je vois arriver le printemps. Je le vois dans la floraison des arbres qui entourent ma terrasse et dont les premières feuilles vert tendre offrent un motif agréable à ce ciel tapissé d’un bleu éclatant.

En bas, le chat de mon voisin se dégourdit les pattes comme il en l’habitude lorsque s’adoucissent les températures encore fraiches de la matinée. Il avance d’un pas nonchalant dans les hautes herbes, jusqu’à ce que sa tranquillité soit interrompue par le chant des oiseaux, occupés à célébrer la vie qui déborde de tous les pores de la nature.

Nous sortons enfin de l’hiver. Et pourtant, l’Homme a froid à la vie. Pris de quintes d’incertitude, il se drape des murs protecteurs de son domicile et goûte avec amertume la paresse du temps.

Ainsi nous sommes invités à faire un pas en arrière. À cultiver sous serre ces ressentis et ces émotions dont nous préférons le plus souvent laisser le mannequin de notre être se revêtir indifféremment.

En ces temps incertains, le luxe n’est pas tant d’avoir la plus grande maison, mais d’avoir le plus bel accès au dehors. Alors, je chéris ce petit coin de paysage pour laisser mes pensées vagabonder à leur destin naturel de contemplateur, indéfini et passionné.

J’ouvre ma conscience toute entière à cette infime partie du monde qui semble bien loin des soucis humains. Je prends soin d’ancrer tous mes sens dans la strate la plus inférieure des rêves que l’on appelle réalité.

Mon corps physique est contraint à l’immobilité. Alors je profite de cet état méditatif pour me défaire de ce vêtement trop étroit et voyager en rêve.

Au milieu de mon front jaillit une lumière d’un blanc éthéré. Je prends mon envol. Durant les premiers instants de mon voyage, je ne peux rien voir, rien entendre, juste ressentir un profond bien-être, la sensation de n’avoir jamais été aussi vivant.

Soudain, tout devient plus clair, mon esprit vogue quelque part au-dessus de la réalité de mon quotidien. Devant moi se dresse la Sainte Victoire. Je décide de la survoler par son versant sud, sublime témoignage de la rigueur du temps.

Sur l’un de ses reliefs, un aigle royal m’observe avec curiosité. Avec lui, je me laisse porter par les vents d’altitude qui nous entraînent vers le sud. La mer, la Méditerranée, horizon de bleu qui palpite et qui danse avant de s’écraser sur les roches des calanques.

Choc de la pesanteur qui s’éparpille en embruns de légèreté. Qui se dissolvent jusqu’à se fondre dans le ciel et se noyer dans le cosmos.

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Pourquoi est-ce que je vous raconte tout cela ? C’est absurde, je suis d’accord avec vous. Je voulais vous parler du temps qui passe, de la nécessité de se reconnecter à soi ou encore de réinventer un modèle de société plus altruiste et bienveillant.

Oui, mais mes pensées se sont laissées surprendre par l’arrivée du printemps, par cet incroyable contraste entre la nature au crépuscule de sa dormance et la société humaine contrainte à hiberner.

Impossible de freiner leur appétence à observer ces énergies aux dynamiques diamétralement opposées, qui s’inscrivent comme autant de points éparpillés sur le sismogramme des vibrations énergétiques du monde.

Comment, alors, ne pas se laisser tenter de suivre celle insufflée par l’arrivée du printemps ? Cette charmante invitation à considérer que, malgré les difficultés actuelles, la vie suit son cours naturel.

Ainsi le cycle des saisons se poursuit, bientôt les fraises et les framboises fleuriront sur les étalages de nos marchés, très vite nous pourrons de nouveau nous réunir pour célébrer les premiers jours d’été.

J’entends dire, ici et là, que la Nature est à l’image de l’Homme et de ce que l’on en fait. Que le virus est une réponse à nos affreux péchés et que nous devons en tirer les leçons.

Mais penser qu’elle est le reflet de notre miroir, n’est-ce pas conférer à l’Homme un pouvoir et des responsabilités bien trop importantes ?

Je ne crois pas pour autant que l’Homme soit condamné à être un précipité de la Nature, ni à quelconque forme de toute-puissance de l’un sur l’autre.

Je crois que la Nature est en nous, que nous sommes en elle, qu’elle vit avec et à travers nous, comme nous vivons avec et à travers elle, et que chaque être humain porte en lui le noyau de la terre et l’infini du cosmos.

Dans cet instantané si fragile, elle nous exhorte à célébrer la vie, à la laisser circuler en nous comme elle l’a toujours fait et comme elle le fera toujours une fois que cette période compliquée sera derrière nous.

Certes, nous n’avons pas la possibilité de nous déplacer, mais nous avons toujours la possibilité de prendre soin de nous, d’aménager des moments de calme pour soi, de profiter de moments privilégiés avec les gens qu’on aime, etc.

Nous avons aussi le droit de dire « non » à toutes les pensées anxiogènes, à toutes les sources d’information, qui, utilisées de manière excessive, peuvent alimenter les craintes et l’incertitude en l’avenir. Ne pas les craindre, mais les utiliser à bon escient.

Au lieu de cela, relions-nous à l’expérience de l’instant présent.

Plus que jamais, profitons de ce signe de l’univers pour relever l’importance de la vie et la beauté du monde qui se dérobe si souvent à nos yeux dans le tumulte de notre ordinaire.

Pour nous relier à nos priorités, affronter nos peurs et pourquoi pas…y apporter les corrections souhaitées.

Au lieu de cela, relions-nous à l’énergie de la nature qui vibre fortement en ce début de printemps.

Rejoignons-la sur ces mêmes fréquences et profitons de cet afflux d’énergie pour voyager intérieurement, vivifier les rêves et explorer le subtil.

Pour faire briller notre être, tout simplement, et transmettre aux autres ce précieux trésor de lumière.

 

POÈME

 

« Splendidement vit l’homme, à qui son âme

S’ouvre ; semblablement aux fleurs

Qu’émeut le souffle du printemps,

Frémit le plaisir créateur.

 

Jamais je ne t’ai vue encore, ô déesse !

Jamais, ô toi l’amie de la jeunesse…

Je chemine en aveugle

Qui s’invente le ciel.

 

Porté par le pouvoir très doux des transfigurations,

Il ne craint plus aucune nuit, – de lui s’approche,

Il le sait, il le sent – ô lumière ! oh ! céleste ! -,

Voici qu’un dieu le touche. »

 

Friedrich Hölderlin

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