Légèreté et pesanteur

(…) il nota que la beauté est le bonheur de posséder une forme, que la forme à son tour est la clé organique de l’existence, que tout être vivant doit posséder une forme pour exister (…) 

Docteur Jivago – Boris Pasternak (1957).

 

Ironie du sort, alors que nous n’avons jamais autant eu la possibilité de vivre léger, nos vies quotidiennes nous semblent plus lourdes que jamais à appréhender.

Partout s’impose le culte du léger. La recette du bonheur ? Un corps plus mince, dématérialiser le plus possible, vivre zen, s’offrir des moments de détentes, de voyages etc.. Les biens mis en location sont chaque jour plus nombreux, il est même possible de louer ses chaussures. Tout est à notre disposition pour satisfaire nos besoins et nos envies, même ponctuels, tout en nous soulageant du poids de la possession.

Nous sommes dans l’ère du consommationnisme immatériel.

 

Pourtant, il y a quelques décennies, notre réalité était bien différente. Ce sont les productions lourdes qui constituaient le moteur de nos économies. Dans une période où la diffusion sociale était bien moins importante qu’aujourd’hui, priorité était donnée aux biens de consommations durables. Voitures, maisons, puis télévisions etc. c’est bien la pesanteur qui était au centre de nos préoccupations.

Nous étions dans l’ère du consommationnisme matériel.

 

À l’époque, tout ce qui avait rapport au léger n’était pas considéré comme “sérieux” et passait au second plan.

Désormais, tout ce qui a trait à la pesanteur est devenu une distraction encore souvent nécessaire, mais dont on cherche, dès que cela est possible, à éviter.

La légèreté est devenue la norme, un idéal de vie, né en réaction à la pesanteur de l’époque précédente.

 

Nous avons ainsi basculé d’un côté à l’autre de la balance, sans même nous en rendre compte. Sans s’apercevoir que la finalité du trop lourd et du tout léger était identique : si le premier appauvrissait l’Homme d’un point de vue émotionnel et spirituel, le second le déconnecte de son corps physique et incite plus au divertissement de l’esprit qu’à son élévation.

Ce passage d’un consommationnisme à l’autre met en lumière notre incapacité à nous accepter dans toute notre complexité : l’Homme est un être multidimensionnel, à la fois physique, émotionnel, spirituel et divin.

Et symboliquement, si le triomphe du lourd était celui de notre corps physique, le triomphe du léger est celui de nos corps les plus subtils.

 

Dans les deux cas, il est le marqueur d’un désaccord ou d’un abandon de soi, qui se reflète, notamment, à travers notre façon de consommer.

Il est donc essentiel de changer nos habitudes en veillant à harmoniser les deux !

 

Cette recherche d’harmonie est celle des philosophies de vie qui émergent ces dernières années (retour à la nature, frugalisme, minimalisme etc.). Elles constituent de formidables outils.

Le minimalisme est probablement la plus populaire d’entre elles. Né au Japon mais rendu viral aux US (theminimalists.com, Marie Kondo, Joshua Becker etc.), ce courant promeut l’adoption d’un style de vie minimal.

Ainsi, il s’agit de ne s’entourer que des choses qui ont une valeur pour nous-mêmes, donc se débarrasser de toutes celles qui ne sont que distraction. L’objectif étant de se libérer des chaînes de la société de consommation, de se reconnecter à l’essentiel et de vivre de façon plus intentionnelle.

Il est vrai que le slogan “less is more” offre souvent une compréhension éronnée du minimalisme, mais il s’agit bien de consommer moins et mieux, et non de vivre dans la privation. Autrement dit, “better is more”.

Le minimalisme est cette bulle d’oxygène agréable qu’offre un moment de méditation. Se libérer de l’emprise du mental (société capitaliste), afin d’agir non plus en réaction (consommationnisme) mais en pleine conscience (en connexion avec soi, ses valeurs essentielles).

 

Ce nouveau regard surplombant est celui de la prise de conscience que notre matérialité (c’est à dire pour l’essentiel ce que nous consommons), est l’expression rendue visible de toutes nos dimensions

Il est donc essentiel de changer notre regard sur elles, de les envisager comme un terrain de jeu au sein duquel notre personnalité puisse s’exprimer et s’accomplir, non plus se perdre.

 

Accepter ainsi notre légèreté et notre pesanteur, c’est rendre sa liberté d’expression à notre complexité.

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