L’Instant Présent

 

Quelques mouvements de brasse suffisent pour atteindre la minuscule île du torpilleur. Son ascension n’est pas très difficile, mais je choisis de l’aborder par sa face cachée de la calanque, moins abrupte, dont la roche est davantage polie par l’amertume des temps.

Au loin, un bateau passe. Un frisson parcourt la surface de cette mer d’huile et s’écrase contre l’îlot. Je regarde avec envie le léger ressac qui vient rafraîchir la roche. Quelques mètres plus haut, je ne sais déjà plus si l’eau qui coule le long de mon corps est celle de la mer ou du soleil. 

Mon escapade se termine auprès du piton rocheux qui évoque la cabine du bateau dont cette petite île a pris le nom. À cet endroit, je suis à l’abri des regards et de la rumeur de la foule qui se prélasse sur les galets de la calanque. 

Je veux que ce moment soit le mien, que cette majestueuse partie du monde m’appartienne quelques instants. Seul un couple allongé sur le bain de soleil à l’avant de son yacht peut me voir. Mais il n’a que faire de ma présence, trop occupé à s’offrir au ciel dans son plus simple appareil.

À mon tour, je décide de déshabiller mon âme de ses voiles encombrants. Si le bain de mer vivifie le corps, rien n’est plus précieux qu’un bain de l’âme dans de belles énergies. Se confondre dans chacune des composantes d’un merveilleux paysage et respirer quelques instants à leurs côtés.

Mes yeux se ferment, mon voyage intérieur peut commencer. Comme d’habitude, je me relie d’abord à ma respiration. J’inspire les rayons du soleil, je les laisse progressivement irradier mon corps et expulser mes pensées négatives à l’expiration.

Je porte ensuite mon attention sur les sons qui m’entourent. Sans les écouter, je laisse aller et venir à moi les bruits de la plage, de la mer et ceux du ciel. Soudain, je réalise que tous ces sons épars n’en forment plus qu’un. Comme un silence, mais avec des colorations.

Pendant quelques instants, mon esprit n’est plus qu’une pure présence. Mon corps, lui, est solidement ancré dans la roche, elle-même reliée au fond de la mer, et à toutes les couches de la terre jusqu’à son noyau.

Lorsque j’ouvre les yeux, il me semble voir le paysage qui m’entoure pour la première fois. À présent, je peux voir toutes les ondulations de la mer, l’intégralité de la palette de bleus qu’elle déploie. Et ces falaises qui tout à l’heure se cachaient pudiquement derrière leurs tailles imposantes, voici qu’elles révèlent leurs joies et leurs peines, leurs histoires et leurs tourments. Elles me chuchotent qu’autrefois, elles ont versé des larmes sur lesquelles nos corps se prélassent nonchalamment.

Conscience de l’instant présent. J’apprécie cet instant de clarté et profite de cette belle énergie qui rayonne en mon être enfin reposé. Mais très vite, mes pensées m’appellent à ouvrir à elles ma conscience, à les laisser accomplir mon destin naturel de contemplateur passionné.

« L’instant présent », voilà ce qui les a réveillées. De quoi s’agit-il exactement ? D’ouvrir sa conscience à tout ce qui est ici et maintenant, en particulier au corps et à ses sensations ? De filtrer sa présence de toutes projections de l’ego et des préoccupations liées au temps ?

Je viens de vivre un merveilleux moment à son contact, mais je pressens que quelque chose de bien plus important se cache derrière cette notion vantée par tous les méditants, et que la réponse à ma question se trouve quelque part dans ce paysage.

Quel âge a-t-il, d’ailleurs, ce paysage ? À en juger par sa taille, la mouette devant moi n’a sûrement que quelques mois. Les personnes sur la plage sont plutôt jeunes ; cet arbre, lui, a vécu sans aucun doute plusieurs années. Et cette falaise, devant moi ? Nul doute que, d’après son découpage, elle trône ici depuis la nuit des temps.

Ainsi, tous les âges se côtoient et une multitude d’histoires se confrontent à un moment que l’on appelle « instant présent ». L’ici et maintenant ne désigne pas la légèreté de cette heureuse coïncidence, non, il révèle que chaque instant porte en lui la pesanteur de l’éternité. Il nous incite à nous affranchir de la trinité du temps.

Passé, présent, futur. L’immense majorité des gens est tiraillée par cette dimension tricéphale, à la merci de ce Cerbère qui leur fait vivre d’infernales émotions et qui distrait leur attention de ce qui leur est essentiel.

Est-ce que ce serait cela, le pouvoir de l’instant présent ?

Amadouer le Cerbère, comprendre que le temps n’existe pas. Porter un regard amusé sur ces empreintes d’éternité, comme la mer qui, sous mes yeux, se déploie, souriante, ici et ailleurs, depuis toujours et pour l’infini des temps. 

Une goutte d’eau brûlante qui coule le long de ma peau interrompt le cours de mes pensées. Si ma soif d’existentiel est satisfaite, pour le moment, mon corps, lui, est déshydraté par la chaleur de ce bel après-midi d’été.

L’appel de la mer se fait trop grand, je décide d’y plonger.

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