Le Secret de l’Immortalité

 

L’histoire de ma grand-mère s’est terminée il y a un an, déjà.

C’était celle d’une vie simple et sans prétention, dont l’essence était composée de gentillesse, de douceur et de bienveillance, qui se matérialisait par un sourire qui ne la quittait jamais.

Enfant, elle était ma complice de jeu, celle qui nous achetait, à mon frère et à moi, des bonbons en cachette. Plus tard, elle a été cette oreille attentive à toutes mes aventures.

Je ne pense pas qu’elle comprenait toujours toute la substance de mes récits, car ils avaient tous lieu bien en-dehors de ses frontières fougeraises, mais elle m’écoutait, et sa gentillesse me faisait du bien.

Je crois pouvoir dire que la plupart des membres de notre famille éprouvait cette même tendresse à son égard. Chacune de nos relations avec notre mamie était singulière, et même s’il y eu parfois des périodes plus délicates, elle était le pilier de notre famille.

Chacun de nous l’appelait à intervalles très réguliers, de sorte que si nous voulions avoir des nouvelles des uns et des autres, c’était elle que nous interrogions en premier.

J’ai toujours pensé que le jour où elle serait arrachée à nos vies serait un grand choc pour tout le monde, et son enterrement, un moment extrêmement douloureux.

Alors, en arrivant à la chambre funéraire ce matin-là, je redoutais beaucoup les heures qui allaient suivre.

À ma grande surprise, personne n’a pleuré, quelques larmes tout au plus. Les visages exprimaient de la gravité, certes, mais celle-ci s’est effacée dès la sortie de l’église, laissant place aux sourires et aux conversations d’une étonnante légèreté.

Il ne faisait aucun doute que nous étions tous très touchés par sa disparition, mais comment expliquer cette sensation de légèreté quelques minutes seulement après lui avoir dit au revoir ? 

Pour le plus grand nombre, je crois qu’il s’agissait du soulagement de l’au-revoir. Après plusieurs semaines difficiles au chevet de la mort, la lumière du jour au sortir de l’église est plus éclatante que jamais.

Mais pour ma part, je ressentais quelque chose d’autre. Comme une sensation de douceur, la caresse d’un instant de beauté.

D’ailleurs, j’avais déjà pu lui faire mes adieux lors de ma dernière visite à l’hôpital. Notre conversation n’avait eu aucun sens logique et son regard, au début lucide, s’était soudain figé, laissant apparaître dans ses pupilles une étrange lueur d’un blanc éthéré.

Mamie n’était plus là, elle était déjà en train de suivre sa lumière. Je lui ai dit que je l’aimais, et je suis parti.

Oui, c’était quelque chose de différent. Mais comment l’expliquer ce sentiment qui s’apparentait furieusement au bonheur au sortir de cette épreuve si longtemps redoutée ?

Cette question est restée présente dans mes pensées pendant plusieurs semaines. À certains moments, il m’arrivait même de me reprocher de ne pas avoir été triste ; à d’autres, de ne pas réaliser que cette personne si chère à mon cœur s’en était allée.

Et puis, une sorte d’évidence, une intuition s’est progressivement imposée.

Ma grand-mère avait fini de raconter son histoire. Elle le savait, nous le savions tous et  tout le monde était en paix. Peut-être est-ce cela le secret de l’immortalité ?

Résumé en quelques mots, cela pourrait sembler presque simple, voire un peu naïf.

Et pourtant, combien de personnes s’en vont en laissant derrière elles une telle sensation de paix ? Combien de personnes parviennent à être non seulement l’acteur mais également le scénariste, le réalisateur, le metteur en scène, etc. de l’histoire de leur vie ?

La plupart suivent un narratif écrit pour eux à l’avance, quand d’autres sont perdus à l’intérieur d’un récit dont le cours leur a échappé depuis bien longtemps.

Une infime partie d’entre-nous ose suivre son propre chemin, c’est-à-dire d’écrire l’histoire telle qu’elle nous appartient et au contact permanent de nos intuitions.

Pourtant, comme ma grand-mère, nous avons tous une histoire à raconter, tous en nous une vibration unique et des talents qui ne demandent qu’à s’exprimer afin de pouvoir s’essentialiser.

Et l’immortalité dans tout ça ?

Depuis la nuit des temps, l’être humain a le fantasme de la vie éternelle. Il s’est d’abord mis à la conquête de l’immortalité du corps physique, ou à défaut, de repousser toujours plus loin les limites établies par la nature.

Mais ce graal semble avoir perdu de son charme. Peut-être n’était-il pas assez Saint à ses yeux désormais lancés à la conquête de l’immortalité de l’âme.

Ainsi, par une opération qui m’échappe complètement, nous pourrions bientôt avoir la possibilité de sauvegarder notre conscience, afin qu’elle puisse survivre au décès de notre corps physique. Notre prochain cordon ombilical pourrait fort ressembler au fil d’un disque dur.

Préservation du corps ou de la conscience, l’obsession de l’Homme pour l’immortalité réside dans la peur de la mort, c’est-à-dire la perte de sa matérialité.

Cette obstination de lui donner une forme le fait passer à côté de l’essentiel.

Il oublie d’abord (ou se refuse à croire) que l’immortalité ne prend forme qu’au moment de notre mort. Certes, le corps physique n’est plus, mais notre conscience, elle, se déplace dans les corps subtils qui n’ont pas besoin de leur densification pour exister. Inutile alors, de chercher à tout prix à la matérialiser.

Seule la mort nous rend immortels. Lorsque notre être se défait de sa matérialité et s’essentialise de ses plus belles lumières.

Il oublie ensuite que l’immortalité s’écrit au cours de notre vivant. Elle réside dans notre capacité à raconter l’histoire de notre vie, à faire briller cette vibration unique à chacun.

Autrement dit à devenir soi, en toute écologie personnelle, intrapersonnelle et interpersonnelle.

Nous sommes tous les artisans de notre propre vie. À la naissance, nous héritons d’une vibration, d’un diamant brut que nous devons chaque jour tailler, polir ou encore cirer,  avec pour objectif de devenir la plus belle version de soi, de faire briller ce diamant de ses plus belles lumières.

Sommes-nous tous immortels ? Je ne sais pas.

Ce que je sais en revanche, c’est que ma petite mamie, elle, est devenue immortelle. Je l’ai vue dans ses yeux le jour de nos au revoir, cette lumière blanche éthérée. Je l’ai entendu de sa bouche qui me contait des aventures qui ne pouvaient pas avoir eu lieu dans le monde physique.

« Je suis bizarre », m’a t-elle dit, comme un dernier éclair de raison, après m’avoir raconté qu’elle avait vu ma maman la veille (ce qui n’était pas le cas).

Non, tu n’étais pas bizarre, pas à mes yeux en tout cas. Tu étais simplement en train de quitter ce monde et tu avais déjà fait ton entrée dans l’autre.

Je te suis tellement reconnaissant de m’avoir montré cet « après » et d’avoir été une telle inspiration à célébrer chaque jour de cette vie.

Voilà pourquoi je me sentais si apaisé les jours qui ont suivi la cérémonie à l’église : sans le vouloir, tu m’avais dévoilé le secret de l’immortalité.

Comme elle, je crois que des centaines de personnes s’en vont chaque jour avec cette même lueur inspirante pour ceux qui les entourent et pour tout ceux qui sont actuellement perdus au sein de leur propre histoire.

J’ignore si ce texte très personnel fera sens pour vous, mais j’espère qu’il aura su vous inspirer à devenir chaque jour la meilleure version de vous-même.

À vivre en toute écologie personnelle, à l’écoute de ses intuitions, à la mesure de son éducation, en harmonie aussi avec les histoires de tous les êtres aimés.

2 comments / Add your comment below

  1. Merci beaucoup pour votre témoignage émouvant. Je repense à ma propre grand-mère. Moi aussi, elle m’a accompagné et continue de le faire. ❤️🙏

  2. Et merci pour votre commentaire. Une pensée également pour votre grand-mère, c’est chouette d’être ainsi accompagné !🙏

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