Le Déconfinement Des Esprits, Une Absolue Nécessité

 

Y aura t-il véritablement un « monde d’après » ?

Tous les esprits sont désormais tournés vers le déconfinement, sur ses modalités pratiques bien sûr, mais aussi sur ce que seront les contours du monde d’après le confinement domicilié.

Bien sûr, le « monde d’avant » ne s’est pas effondré, mais le printemps est arrivé dans un souffle singulier.

Shanghai a perdu son incroyable dynamisme.

Rome a condamné les portes de son musée à ciel ouvert.

Paris a perdu de son romantisme.

New York de sa grandeur.

Les poignées de mains et les embrassades sont devenues des armes de guerre. Les restaurants, les bars et les cinémas des lieux fantômes, les hôpitaux des champs de bataille.

Le pouvoir, les rêves de grandeur, d’argent et de célébrité ont perdu de leurs attraits à mesure que nous avons réalisé que ce n’est pas grâce à eux que l’on respire.

Au départ, j’étais de ceux qui ne voyaient dans les notions de « monde d’avant » et de « monde d’après » qu’un intérêt limité à leurs valeurs symboliques. Je ne comprenais pas non plus l’intérêt de différencier les deux, voyant d’un mauvais œil la tentation qu’elle suscite de diaboliser tout ce qui appartient au passé et de valoriser naïvement l’avenir.

Et puis la crise a duré, dévoilant au fil du temps les contours de sa déflagration et toutes les carences du monde dans lequel nous vivons.

Force est de constater que l’onde de choc est planétaire et que la crise, au départ sanitaire, s’est étendue à toutes les strates de notre vie, de l’individuel au civilisationnel, de l’économique à l’existentiel, nous sommes tous concernés.

La nécessité d’un « monde d’après » m’est donc apparue plus naturelle, non pas en opposition avec celui qui l’a précédé, mais comme un impératif absolu de donner à notre monde une nouvelle histoire à raconter.

 

Qu’allons-nous en faire ?

Cette question ouvre une gigantesque page blanche où chacun semble vouloir y déposer ses espoirs et ses rêves, mais aussi ses angoisses, son cynisme et ses peurs.

Ainsi, certaines voix s’alarment des périls qui nous attendent.

Dans un article publié par Le Monde le lundi 20 avril, Jean-Yves Le Drian révèle sa crainte d’une « amplification des fractures qui minent l’ordre international », que « le monde d’après ressemble au monde d’avant, mais en pire ». Il rejoignait, sur ce dernier point, Michel Houellebecq, qui, dans une lettre rendue publique sur l’antenne de France Inter le 4 avril, déclarait que « nous ne nous réveillerons pas, après le confinement, dans un nouveau monde; ce sera le même, en un peu pire. ».

D’autres, plus optimistes, voient en cette crise la possibilité d’un choc des consciences salvateur pour le bien de l’humanité. Une bouffée d’oxygène permettant à chacun de se relier à soi, de ré-évaluer son rapport à autrui, à la nature et, pour les plus spirituels, au cosmos.

Beaucoup d’initiatives fleurissent ainsi dans l’espoir d’inventer le « monde d’après ». Elles interpellent les citoyens à ne pas revenir à l’anormal et les consultent sur les priorités de reconstruction d’un modèle plus solidaire, conscient des enjeux climatiques et écologiques, soutenable et protecteur des citoyens.

Des grandes voix s’élèvent et nous exhortent à changer de paradigme. Edgar Morin appelle chacun d’entre nous à « ressentir plus que jamais la communauté de destins de toute l’humanité » (Libération, 27/03/2020). Sur le blog qu’il entretient pour Huffingtonpost, Abdennour Bidar estime qu’un nouveau paradigme est possible, celui de « la vie bien reliée », nous incitant à « réparer ensemble le tissu déchiré du monde ».

À cet égard, je partage bien entendu l’opinion et les espoirs des optimistes. Mais je n’oublie pas que l’optimisme est une décision qui requiert apprentissage, discipline et travail sur soi, et que nous devons être extrêmement vigilants aux obstacles et aux périls qui se dressent devant nous. 

Comme le dit Edgar Morin, dans une interview publiée dans Le Monde les 19 et 20 avril 2020, « L’après-épidémie sera une aventure incertaine… mais sachons que le pire n’est pas sûr et que l’improbable peut advenir ».

N’est-ce pas finalement la destinée de tous les matins du monde ?

 

Quel sera ce « monde d’après » ? Cette question si simplement posée appelle des réponses éminemment vastes et complexes, bien au-delà de mes compétences. Je vous propose de laisser volontairement de côté toutes celles qui n’ont pas trait au sujet de ce blog et de nous concentrer sur ce qui nous intéresse habituellement ici : la crise existentielle que la pandémie et le confinement ont provoquée.

Celle qui nous pousse à nous interroger sur nos modes de vie, sur nos besoins essentiels, sur nos vraies aspirations, sur le sens profond de notre existence, dont les divertissements, les impératifs et la rudesse du « monde d’avant » ne cessaient de nous éparpiller.

 

Alors, la fin du confinement physique peut-il réellement provoquer le déconfinement des esprits ?

Si nous n’avons pas encore le recul nécessaire pour tirer toutes les leçons de ce confinement liées à l’existentiel, nous pouvons néanmoins déjà en faire un premier bilan. A t-il été une période dure à vivre ? Certainement. Mais le confinement a apporté également beaucoup de choses positives.

Parmi elles, la possibilité de se relier à soi, aux êtres aimés, à tout ce qui est essentiel à la vie de chacun. Notre quotidien ainsi épuré du superflu, nous avons tous pu apporter un regard nouveau sur un grand nombre de compartiments de notre vie.

Des espérances sont nées, des rêves que l’on croyait enterrés ont été ressuscités. Certaines choses, habituellement si anodines ou si pénibles, sont même venues à nous manquer.

Car essentiel n’est pas synonyme de minimalisme. Il est important de considérer qu’est essentiel à notre vie tout ce qui lui apporte foi, sens, grain, joie et consistance.

Je me demande ce que, individuellement, chacun d’entre vous a pu voir apparaître au révélateur de l’essentialité de sa vie.

Je me demande aussi si, collectivement, nous saurons reconnaitre durablement les secteurs les plus essentiels à notre vie, l’agro-alimentaire, l’éducation, la santé, la culture (j’y inclus le sport) et le tourisme. C’est-à-dire toutes les activités qui accompagnent nos besoins les plus fondamentaux et qui créent du lien (pardon si j’en oublie).

 

Oui, je crois que le confinement a été ce moment de pause très similaire à celui de l’apprenti méditant qui s’assoit pour la première fois. Lorsqu’il se relie à son souffle, il ne sait pas trop quoi faire, ni comment.

Les premières secondes sont agréables, douces. Mais rapidement les pensées reprennent leur interminable va-et-vient, nous les suivons, elles nous tourmentent, nous font souffrir même parfois, physiquement, mais aussi mentalement, créant des urgences qui n’en sont pas.

L’insaisissable lâcher-prise. La peur de l’incertitude.

Incertitude, le maître-mot. La cause et la conséquence. Par ta faute nous avons été confinés. C’est toi aussi qui a rendu cette période si compliquée !

Pas pour tout le monde. Pas pour les personnes qui parviennent à faire corps avec l’incertitude, celles qui ont réellement compris que la vie est impermanence et que c’est précisément cette incertitude qui en fait son charme.

L’être humain a, certes, acquis des pouvoirs prodigieux, mais il a toujours autant de difficulté à appréhender sa fragilité et à avoir confiance en ces temps incertains. La crise a le mérite de nous rappeler tout le travail que nous avons à effectuer à cet égard.

 

Et que dire de notre rapport au temps ?

Lors d’une méditation, comme pour tout moment de pause, quelques minutes peuvent sembler durer une éternité.

Le confinement, lui-aussi, s’est amusé à jouer avec notre rapport au temps, en libérant une quantité très importante de temps disponible, laissant place à l’auto-gestion et à la possibilité de centrer son quotidien autour d’activités auto-déterminées.

Ne pourrions-nous profiter de cette dynamique nouvelle pour bâtir une « civilisation du temps libéré », comme l’appelait de ses vœux André Gorz dans les pages du Monde en mars 1993 ?

Redonner au temps de sa valeur en visant un meilleur équilibre entre le temps contraint et le temps libre et à promouvoir l’enrichissement de ce dernier ?

Et assouplir les rythmes collectifs afin de libérer l’individu ?

Une nouvelle fois, cet article n’a pas pour objectif de faire du politique ou de l’économique, mais bien de rester sur l’existentiel. Je me contenterai donc de pointer du doigt les carences de notre rapport au temps, aussi bien dans son rythme quotidien que dans la façon dont il compartimente (emprisonne ?) nos vies.

Dans La Brièveté de la Vie, Sénèque disait, déjà, ceci :

« À cinquante ans je m’éloignerai des affaires, à soixante je me démettrai de toutes mes fonctions. » Et qui t’a garanti que ta vie durera au-delà de cela ? Qui admettra que le sort s’accorde à tes plans ? N’as-tu pas honte de te réserver le reste de ta vie et de destiner au progrès de ton âme le temps seulement où tu ne seras plus bon à autre chose ? N’est-ce pas bien tard de commencer à vivre au moment où il faut cesser ? Comme la nature humaine est fortement insouciante lorsqu’elle repousse à cinquante ou soixante ans les saines résolutions et prétend commencer à vivre à un âge auquel peu sont parvenus ! ».

 

La méditation se termine, le corps se déconfine. La première sensation est celle d’un sentiment de clarté, l’impression délicieuse d’avoir apaisé notre mental et dépoussiéré notre esprit.

Soudain nous apparaît plus clairement ce qui est essentiel de ce qui est superflu. La peur de l’incertitude se mue en une certaine volupté, le temps se décontracte et nous invite à bien l’employer.

Mais très vite, l’esprit reprend le cours de sa normalité. Il est donc nécessaire de revenir à ces temps de pause aussi régulièrement que possible pour entretenir cette présence en pleine conscience au contact de soi.

Pour vivre une vie intentionnelle.

 

Apaiser le mental est-il pour autant suffisant pour résoudre la crise existentielle que nous traversons ?

Je crains que non, mais il s’agit d’un préalable indispensable, d’une grande respiration nécessaire pour créer un état de conscience à la fois calme et serein qui nous permettra d’écrire cette nouvelle histoire, cette absolue nécessité qui ne demande qu’à être conter.

Pour cela, il nous faut d’abord décider d’un genre qui en régisse la trame.

 

Et s’il était temps de revenir au romantisme ?

Pas celui de l’adolescence ou de l’éternel fleur bleue, mais celui de la littérature et des arts, qui vise à un changement en profondeur de notre mode d’être.

Celui qui nous invite à nous relier à la nature, à la liberté, aux désirs et à exalter la spiritualité. Celui qui milite pour la libération de l’imagination et de la langue. Celui-là encore qui privilégie l’expression du Je dans un Nous conscient de sa complexité.

En tant que mouvement culturel, le romantisme est d’abord apparu en Allemagne à la fin du XVIII ème et en France au début du XIX ème. Outre-Rhin, ses grandes figures sont Novalis, Tieck, Holderlin. En France, Chateaubriand, Hugo, de Musset, Delacroix, etc.

Il est né en contradiction avec la tradition classique et au rationalisme des Lumières. Un courant naît toujours en réaction aux limites ou aux excès de son temps !

Durant cette crise du Covid-19, l’humanité a constaté non sans amertume que ses excès étaient devenus ses limites. Le premier d’entre eux ? Un individualisme forcené qui détruit progressivement tous les liens qui relient l’Homme avec autrui, avec la nature, et, in fine, avec lui-même.

Revenir au romantisme n’est donc pas un idéal posé aléatoirement au cours de ces quelques lignes, c’est une proposition d’esthétisme de vie. Un retour à l’essentiel, à l’expression et à l’exaltation de chaque être dans toute sa complexité.

Ainsi, son effusion ne doit pas être une simple affaire de représentation, mais bien de comportement et de mode d’être. Un changement radical dans notre manière d’apprécier la vie et afin d’en retrouver son essence même.

 

À propos du romantisme, Tzvetan Todorov, écrivait ceci :

« La naissance et l’épanouissement du romantisme sont le fruit d’une étrange union : celle de l’humanitarisme des Lumières et de la contre-révolution, du rationalisme libéral et d’une renaissance religieuse. (…). De cette union improbable, donc, naît le romantisme, et il met au sommet de la hiérarchie humaine le poète, distingué à la fois du prophète religieux et du savant-philosophe, prisonnier de la pure raison. (Revue Esprit, Le Sacre de l’Art, juin 1993) » .

Dans ce même article, co-signé par Paul Bénichou, ce dernier écrit que « les romantiques ont assisté à une chute de l’ancienne foi religieuse, et ont cherché à la remplacer. Ils ont élaboré une religiosité profane et terrestre de l’Idéal. ». Plus loin, il explique que l’on peut considérer les premiers romantismes comme des demi-religions, une transition entre Dieu et l’Homme

Je pose la question : pour l’Homme occidental du XXI ème siècle, prisonnier de la pure raison, une transition inverse par le romantisme ne serait-il pas la clé d’accès pour renouer avec le sacré et le ré-inventer ?

Car nous n’avons pas seulement besoin de ré-écrire notre histoire, nous devons également  trouver un moyen d’« occuper la place du Dieu mort » (Alain Badiou, Le Siècle, Seuil, 2005), c’est à dire de composer une nouvelle Histoire. 

Maintenant que l’Homme a acquis plus de pouvoirs que ses figures anciennes, il est absolument nécessaire de ré-enchanter le monde, non seulement pour ses vertus fédératrices, mais aussi pour lui permettre de se transcender.

« Les dieux ont servi de modèle primaire, il faut à présent trouver la représentation de nous-mêmes qui fait suite, qui prenne la relève, et qui se serve de ce qui a été formé par la matrice des Dieux. » (A. Bidar, Histoire du l’humanisme en Occident, Armand Colin, 2014).

 

Et si la relève se situait précisément hors de toute représentation sublime de l’Homme ? Placer le curseur du divin, non pas vers un idéal incarné, comme l’ont fait les religions par le passé, mais vers la magie des mondes qui nous entourent ?

Et si le sentiment religieux se muait en une spiritualité basée à la fois sur des archétypes collectifs anciens et contemporains, mais également sur les croyances propres à chacun ?

Un être spirituel sommeille en chacun de nous, il convient de le laisser, lui aussi, s’épanouir librement afin de faire briller son corps divin.

 

De l’individu au collectif, du rationnel à la divinité, la crise existentielle que nous traversons actuellement nous offre une formidable occasion de penser.

Prenons le temps de bâtir ensemble cette nouvelle Histoire, celle d’un « monde d’après » qui soit à la hauteur des enjeux majeurs auxquels nous sommes confrontés en ce début de XXI ème siècle.

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